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VOYAGE A L'INTERIEUR DU CORPS URBAIN
OU
L'APPRENTISSAGE DE LA VILLE

par Yves Clady, professeur de lettres à Strasbourg

 

Promener sur sa ville - ou sur celle des autres - un regard amoureux, c'est accorder l'attention poétique qu'ils méritent aux signes négligés par la plupart des piétons et automobilistes, préoccupés, dans leur hâte, du seul but à atteindre : le bureau, l'atelier, le commerce, l'école... Cette disponibilité du regard, inséparable de la marche, de la flânerie, renouvelle notre rapport à l'environnement urbain, aux divers modes d'expression liés à la ville , aux notions de temps et de liberté, si malmenées de nos jours, et même à la pratique de la lecture, à l'exercice de l'écriture...

Ainsi, quand un professeur de lettres explore les artères de sa cité pour y photographier les indices d' "urbanité ", il peut, de retour en classe, se servir de ces clichés pour aider à déchiffrer le langage insolite des enseignes qui peuplent le ciel de nos rues ou exploiter le recul favorisé par la lecture de l'image pour dégager la richesse des signes qui foisonnent aux abords des carrefours, sur les panneaux routiers... Il peut aussi révéler l'alchimie des vitrines où le jeu des reflets mêle curieusement les silhouettes mouvantes des passants à celles, figées, des mannequins de bois... Il peut tout autant initier à la peinture par le biais des fresques murales dont les couleurs vives et les dessins novateurs ou naïfs sont chargés de cacher la laideur ou de remplir une surface trop vide... Il peut encore faire prendre conscience de l'invasion du paysage par la typographie - les logos et les lettres, les mots et les slogans, présents partout sur les façades et sur les toits, un peu comme ces panneaux d'orientation qui balisent les sentiers de nos massifs montagneux ou comme ces signes peints sur les troncs et les rochers...

Quel que soit le domaine d'expression abordé, on propose ainsi une autre approche de l'image et du mot, derrière l'écorce du sens premier, à côté de l'usage purement utilitaire des signes ; en incitant ses élèves à percer les secrets du langage urbain considéré sous toutes ses formes, y compris les plus banales, en les invitant à découvrir et apprécier ses surprises esthétiques, l'enseignant les engage sur la voie qui mène aux mystères de l'art et au jeu complexe de ses fonctions - celles de la peinture et de la poésie , par exemple... Il leur fournit le code d'accès à une autre "ville"...


Tel fut d'ailleurs le thème d'un travail entrepris par une classe de Seconde du Lycée Saint-Etienne, à Strasbourg, en 1989... : après un inventaire photographique des diverses caractéristiques du paysage strasbourgeois de cette époque ( peintures murales, pochoirs, vitrines, portes et fenêtres...), les élèves furent invités à fournir, en l'espace d'une semaine, une "illustration" littéraire de ces photos, puisée dans des ouvrages mis à leur disposition... Cette investigation déboucha sur une exposition fort peu académique puisqu'elle ne pouvait être que décapante : "ERRANCES, L'AUTRE VILLE" ... L'expérience poétique intense qui marqua cette courte période était de nature à changer le regard de bien des élèves sur la littérature, la peinture... et la ville.

La flânerie photographique est la condition première d'une telle aventure... Mais ce type d'errance urbaine, dont les surréalistes en quête d'inspiration firent, sous l'égide d'André Breton, un usage systématique au début du XXè siècle, cette errance délibérée marque une rupture radicale avec les règles traditionnelles de la simple promenade ou de la visite touristique organisée : s'abandonner aux aléas du hasard, loin des pistes balisées ou des monuments programmés, c'est préparer le terrain à une révélation profonde et magique, puisque tout, autour de vous, devient peu à peu signe et source - signe de vie et source d'émerveillement ...

Dans la rue, riche en trouvailles imprévisibles et constamment renouvelées, tout vous interpelle : les formes et les couleurs, les ombres et les reflets, les chiffres et les lettres, les mots des affiches et les figures des enseignes ... Point n'est besoin de se rendre à Florence, "ville-musée" par excellence, pour vivre cette expérience dont le principal intérêt consiste justement à déceler de la beauté jusque dans les aspects les plus ordinaires de notre décor quotidien ... L'étonnement ne connaît pas de lieux privilégiés.


L'errance est sacrée, puisqu'elle dessille les yeux au point de les rendre capables de se jouer des apparences, de transfigurer la banalité, de sublimer la monotonie et de découvrir le sens caché des moindres détails - trop souvent ignorés - du paysage urbain... ou de leur donner "du sens"...S'agit-il d'une nouvelle forme d' "illumination" ? En fait, l'abandon au hasard et à la "griserie" poétique ainsi générée s'appuie sur la lucidité permanente que requiert le sens de l'observation... Ne demande-t-on pas à nos collégiens et lycéens d' observer un texte, avant de l'analyser pour en approfondir la compréhension ?... Ne faut-il pas décrire une image en la détaillant, pour mieux la commenter ?... Appliquer ce sens de l'observation à la ville - sur le terrain puis à l'aide des photos - permet d'en éclairer les "pages" et de mieux saisir leurs authentiques richesses... La lecture d'un texte, d'une image ou d'un paysage mobilise les mêmes facultés, exige la même attention... L'aptitude à faire "parler" la ville relève du même processus que l'interprétation d'un texte. Après l'avoir observé, il faut plonger dans le corps urbain pour mieux se l'approprier...
Beaucoup de citadins, accaparés par leurs préoccupations immédiates, ne perçoivent dans leur environnement que ce qui répond à leurs besoins matériels du moment... Et l'apparence, dans ce cas, ne devient pas transparence : elle reste opaque... Or, pour accéder au coeur de la cité, pour décrypter son discours, pour mieux lever le voile et laisser "trans-paraître" dans toute sa gratuité cette part d'inconnu, d'imprévu, d'insolite et de rêve nichée dans le creux du réel, il convient de se détacher des contingences ... Un tel cheminement, initiatique, est à la portée de tous... pour peu qu'on y soit invité. Avec les moyens de son choix, par exemple la photographie, l'enseignant est à même de faciliter cet éveil à la beauté urbaine, dans l'environnement quotidien qui est le sien et celui de ses élèves... Ce n'est certainement pas le moindre aspect de son rôle d'éveilleur...



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