Ruavista in english

Ruavista em português

CONTACT

marc@ruavista.com

A LA UNE

Expositions
Jonathan Peress
Tirana

Revue
Paulinho, l'art de l'enseigne peinte

Forum photo
Commerce de rue à Yaoundé par Jean-Jacques Ewong

Site du mois
Sensacional!
de diseño mexicano

AUTRES ARTICLES

Cité graphique:
Le Caire

Cité graphique:
Hong Kong

Cité graphique:
São Paulo

Cité graphique:
Bruxelles

Cité graphique:
Strasbourg

Cité graphique:
Macao

Rues du passé:
Berlin dans les années 20

Rues du passé:
Chicago dans les années 70

Rues du passé:
Buenos Aires dans les années 50


Paulinho: l'art de
l'enseigne peinte

Publicités sur les arbres
de Buenos Aires

Les rues de Rio à l'heure
de la Coupe du monde

L'inscription des
noms de rue à Paris

Les devantures
des boulangeries parisiennes

Enseignes de l'amour:
les motels brésiliens

La numérotation
des immeubles

Prospectus de Rio
et São Paulo

Les surréalistes et
le graphisme de rue

Regards de chaussée londoniens

Les enseignes
des tabacs parisiens

PARIS 1900 EN 2002:

Les enseignes sous verre

Les réclames murales

Les enseignes peintes

Paris en 1900

Plan interactif de
Paris en 1911

Page d'accueil > Revue >>


LA VILLE EST UNE FEMME...
Portrait

par Yves Clady, professeur de lettres à Strasbourg

 

 

Multipliée à l'infini, figée dans l'en-verre des vitrines, bombée sur le crépi des murs, collée sur les placards publicitaires, sculptée dans la pierre ou moulée par le bronze dont on fait les statues, entrevue dans l'ombre fugitive des passantes, l'image de la femme hante et enchante les rues de la ville...

 


Strasbourg-Krutenau, rue Sainte-Catherine

 

La trame de l'écheveau urbain nous offre, entre autres plaisirs, l'occasion de feuilleter -au hasard - les pages mélangées d'un album illustré, tout entier dédié à la femme d'hier et d'aujourd'hui... Cette célébration in situ de la féminité urbaine en rappelle une autre, véritablement d'encre et de papier : lorsque l'inspiration poétique ou romanesque des écrivains donne "corps " à la ville elle-même, lorsqu'elle associe les mots visage et paysage dans l'écho de leurs rimes ( riches ), la description devient portrait, parachevant ainsi l'osmose littéraire qui associe la ville et la femme. Cette alchimie prend toujours naissance sur le terrain, dans la contemplation... Bien sûr, on ne peut considérer véritablement les mots comme on examine les pierres : la littérature nous transporte dans un monde imaginaire où la ville du poète et du romancier, fruit d'un regard particulier ou d'un itinéraire individuel, n'a qu'une existence virtuelle... Elle reflète la vision personnelle de l'écrivain qui, maître de l'espace et du temps, de la transparence et de l'opacité, choisit de donner de la ville - et de la femme qui la symbolise - une image banale et réductrice ou préfère, au contraire, en brosser un portrait transfigurateur ... Terne ou lumineuse, la "ville - femme" de papier née sous la plume du thaumaturge n'en reste pas moins prisonnière des mots qui seuls témoignent de son existence...

Vitrine de Strasbourg, rue des Frères
septembre 2003


L'objet de cet article est de confronter, photos à l'appui, la féminité urbaine perçue dans le dédale de nos rues, à l'état brut, avec les figures métaphoriques et les allégories nées de l'assimilation de la ville à une femme... ou à la Femme, magnifiée par les mythologies et célébrée par la littérature...

 

 

 

Anthropomorphisme(s)


Les traditions populaires et l'imagination visionnaire des écrivains ont souvent revêtu la ville de métaphores qui nous renvoient d'elle une image anthropomorphique : pourvue d'un nom qui la singularise, riche d'une destinée particulière, la cité prend forme humaine et plus précisément féminine... Dans l'Ancien Testament, déjà, les villes sont décrites comme des personnes... La littérature a pris le relais... Le paysage urbain a déjà inspiré à nos écrivains nombre de personnifications et autres allégories associant la femme et la ville... Ainsi, André Breton écrit, dans Pont-Neuf, que le cours de la Seine, entre le square de l'Archevêché et le pont des Arts, dessine un "être" enveloppé par l'île de la Cité : " sa configuration (...) aussi bien que la séduction qui s'en dégage ne peuvent porter à voir en lui autre chose qu'une femme "... Si, parmi toutes les visions métaphoriques de la cité, notamment de Paris, celles qui se nourrissent des attributs de la femme sont légion, c'est que la ville s'apparente en général au principe féminin.

Une vitrine du Caire
juillet 2001


En arpentant les rues, le piéton flâneur baigne dans la réalité complexe d'une cité de pierre où l'image féminine se manifeste aussi bien dans les oeuvres du présent qu'à travers les traces de son passé encore épargnées par le temps ... Vestiges des siècles ou créations récentes, les gestes suspendus des statues et les visages figés dans la pierre ou le bois éveillent la sensibilité du promeneur et stimulent son imagination en inscrivant la grâce féminine dans les perspectives parfois ternes et massives du labyrinthe urbain... Affiches et pochoirs alignent sur nos murs une foule d' "héroïnes" empruntées à la B.D. ou au monde surfait de la publicité ... Vitrines et fenêtres s'ouvrent sur des mondes où la représentation de la femme occupe une place de choix : les mannequins des boutiques et les figures des rideaux "à thèmes" croisent bien d'autres personnages irréels, au fil du roman urbain qui déroule les tableaux de ses devantures vitrées entre modes vestimentaires et cuisines intégrées, espaces exotiques et horizons marins... Mais toujours la femme "paraît", royale, au centre ou au premier plan de l'espace investi... Même invisible, sa présence est souvent "suggérée" par de simples objets, accessoires symboliques de son univers...

Une devanture à Strasbourg, rue des Frères
septembre 2003


quartier Finkwiller rue des FrèresPlace de Zurich
StrasbourgStrasbourgStrasbourg

 



Mère et déesse de la fécondité

 

La ville abrite et protège sa population comme une mère...Aussi, dans les mythologies antiques, les déesses de la ville sont-elles représentées avec une couronne de murs sur la tête - en premier lieu Cybèle à laquelle font appel les Romains, au plus fort des guerres contre Carthage, quand il s'agit de sauver la Cité... Déesse de la fécondité, descendante des anciennes déesses-mères, Cybèle porte le titre de"Mèredes Dieux"... Originaire de Phrygie, sur les hauts-plateaux del'Anatolie, patronne du mont Ida, elle est adorée sous la forme d'une pierre noire. Dans l'iconographie romaine, elle porte effectivement une couronne de tours, symbole des villes qu'elle protège. Le poète français Joachim duBellay (16è siècle ) s'inspire de la tradition latine en rapprochant Rome de Cybèle dans ses Antiquités de Rome (sonnet VI):

"Couronnée de tours, et joyeuse d'avoir
Enfanté tant de Dieux...
"



Sur le terrain, loin des pages de papier, les sculpteurs et architectes de la réalité minérale d'hier comme d'aujourd'hui ne sont pas en reste : des murs et façades de nos centres urbains historiques surgissent souvent des visages sculptés, majoritairement de femmes, dont certaines arborent cette couronne de murs ou de tours qui les assimile aux déesses tutélaires...

Strasbourg-Gare, rue du Thiergarten

 

Assimiler la ville à une déesse, à une femme, faire d'elle un lieu de fécondité où se conjuguent la terre et les cieux, c'est retrouver les archétypes fondamentaux de la ville mère et médiatrice...( Note 1 )... Ce thème est repris dans le Nouveau Testament : l'épître de saint Paul aux Galates ( 4, 26 ) nous apprend que la ville d'en haut, la Jérusalem céleste, engendre par l'esprit et la ville d'en bas par la chair, l'une et l'autre étant femmes et mères.

Les cathédrales du Moyen-Age et autres monuments religieux de nos plus anciennes cités reproduisent à profusion ces images, par leurs statues et leurs vitraux... En témoignent les représentations multipliées de la Vierge tenant sur ses genoux l'enfant Jésus - ou le corps du Christ détaché de la Croix…

En Egypte, les fellahs d'aujourd'hui, les paysans qui représentent la couche autochtone de leur pays si souvent envahi, désignent fièrement leur capitale du nom de Misr, Ummal-Dunya, c'est-à-dire Le Caire, Ville Mère du Monde... ( Note 2 ) Quant à l'analyse contemporaine de la notion de ville, elle reprend le double aspect de protection et de limite qui sous-tend le symbole de la mère . Ainsi le psychanalyste suisse C.J. Jung voit dans la ville un symbole de la puissance maternelle enveloppante et protectrice, "une femme qui renferme en elle ses habitants comme autant d'enfants." ( Note 3 )


Horreurs - enchantements

" Femmes ! objets chers et funestes ! " ( J.J. Rousseau )

 

En prenant forme humaine, la ville hérite aussi de toute l'ambivalence propre à la nature de l'homme ( et de la femme ) ... Dès l'Antiquité, la vie citadine est marquée par le Bien comme par le Mal... Ainsi Babylone la Grande, nom symbolique de Rome, la ville aux sept collines, était la représentation inversée de la ville, l'anti-ville, c'est-à-dire la mère corrompue et corruptrice, qui, au lieu d'apporter vie et bénédiction, attire la mort et les malédictions. Ce côté sombre de la symbolique urbaine est particulièrement développé dans l'Apocalypse ( 17, 1, s. ) : "... et je vis une femme (...) vêtue de pourpre et d'écarlate...(...) Sur son front, un nom était inscrit - un mystère ! - : Babylone la grande, la mère des prostituées et des abominations de la terre"...

 




Strasbourg, quartier Grand'Rue


Dans L'Orgie parisienne ou Paris se repeuple, poème d'Arthur Rimbaud, daté de mai 1871 et publié en 1883, on retrouve les grandes figures mythiques liées à la ville, la mère ou la prostituée, qui transfigurent la capitale française, mélange de sainteté et d'abjection frénétique... Le poète visionnaire juxtapose "la Cité sainte, assise à l'occident" et "la rouge courtisane aux seins gros de batailles"...

N'oublions pas Charles Baudelaire qui, avec son poème Les Petites Vieilles ( Les Fleurs du Mal, 1857 ), se perd volontiers " dans les plis sinueux des vieilles capitales,
Où tout, même l'horreur, tourne aux enchantements (...).
"

A suivre...

 

 

Notes
1) Archétypes : images et symboles des mythes etlégendes dont l'ensemble forme l' "inconscient collectif".
2)Misr est un mot sémitique ancien, en usage depuis les temps les plus reculés, qui signifie simplement "grande ville"...
3)C.J. JUNG,Les métamorphoses de l'âme et ses symboles, Payot , mais aussi L'Homme à la découverte de son âme, Payot



REMONTER


Copyright 2002 Yves Clady

NouveautésPressePlan du siteQui et pourquoi