par Yves
Clady, professeur de lettres à Strasbourg
Multipliée
à l'infini, figée dans l'en-verre des vitrines, bombée
sur le crépi des murs, collée sur les placards publicitaires,
sculptée dans la pierre ou moulée par le bronze dont on
fait les statues, entrevue dans l'ombre fugitive des passantes, l'image
de la femme hante et enchante les rues de la ville...
Strasbourg-Krutenau, rue Sainte-Catherine
La
trame de l'écheveau urbain nous offre, entre autres plaisirs, l'occasion
de feuilleter -au hasard - les pages mélangées d'un album
illustré, tout entier dédié à la femme d'hier
et d'aujourd'hui... Cette célébration in situ de la féminité
urbaine en rappelle une autre, véritablement d'encre et de papier
: lorsque l'inspiration poétique ou romanesque des écrivains
donne "corps " à la ville elle-même, lorsqu'elle
associe les mots visage et paysage dans l'écho de leurs rimes (
riches ), la
description devient portrait, parachevant ainsi l'osmose littéraire
qui associe la ville et la femme. Cette alchimie prend toujours naissance
sur le terrain, dans la contemplation... Bien sûr, on ne peut considérer
véritablement les mots comme on examine les pierres : la littérature
nous transporte dans un monde imaginaire où la ville du poète
et du romancier, fruit d'un regard particulier ou d'un itinéraire
individuel, n'a qu'une existence virtuelle... Elle reflète la vision
personnelle de l'écrivain qui, maître de l'espace et du temps,
de la transparence et de l'opacité, choisit de donner de la ville
- et de la femme qui la symbolise - une image banale et réductrice
ou préfère, au contraire, en brosser un portrait transfigurateur
... Terne ou lumineuse, la "ville - femme" de papier née
sous la plume du thaumaturge n'en reste pas moins prisonnière des
mots qui seuls témoignent de son existence...
Vitrine
de Strasbourg, rue des Frères
septembre 2003
L'objet
de cet article est de confronter, photos à l'appui, la féminité
urbaine perçue dans le dédale de nos rues, à l'état
brut, avec les figures métaphoriques et les allégories nées
de l'assimilation de la ville à une femme... ou à la Femme,
magnifiée par les mythologies et célébrée
par la littérature...
Anthropomorphisme(s)
Les traditions populaires et l'imagination visionnaire des écrivains
ont souvent revêtu la ville de métaphores qui nous renvoient
d'elle une image anthropomorphique : pourvue d'un nom qui
la singularise, riche d'une destinée particulière, la cité
prend forme humaine et plus précisément féminine...
Dans l'Ancien Testament, déjà, les villes sont décrites
comme des personnes... La littérature a pris le relais... Le paysage
urbain a déjà inspiré à nos écrivains
nombre de personnifications et autres allégories associant la femme
et la ville... Ainsi, André Breton écrit, dans Pont-Neuf,
que le cours de la Seine, entre le square de l'Archevêché
et le pont des Arts, dessine un "être" enveloppé
par l'île de la Cité : " sa configuration (...) aussi
bien que la séduction qui s'en dégage ne peuvent porter
à voir en lui autre chose qu'une femme "... Si, parmi
toutes les visions métaphoriques de la cité, notamment de
Paris, celles qui se nourrissent des attributs de la femme sont légion,
c'est que la ville s'apparente en général au principe féminin.
Une
vitrine du Caire
juillet 2001
En
arpentant les rues, le piéton flâneur baigne dans la réalité
complexe d'une cité de pierre où l'image féminine
se manifeste aussi bien dans les oeuvres du présent qu'à
travers les traces de son passé encore épargnées
par le temps ... Vestiges des siècles ou créations récentes,
les gestes suspendus des statues et les visages
figés dans la pierre ou le bois éveillent la sensibilité
du promeneur et stimulent son imagination en inscrivant la grâce
féminine dans les perspectives parfois ternes et massives du labyrinthe
urbain... Affiches et pochoirs alignent sur nos murs une foule d' "héroïnes"
empruntées à la B.D. ou au monde surfait de la publicité
... Vitrines et fenêtres s'ouvrent sur des mondes où la représentation
de la femme occupe une place de choix : les mannequins des boutiques et
les figures des rideaux "à thèmes" croisent bien
d'autres personnages irréels, au fil du roman urbain qui déroule
les tableaux de ses devantures vitrées entre modes vestimentaires
et cuisines intégrées, espaces exotiques et horizons marins...
Mais toujours la femme "paraît", royale, au centre ou
au premier plan de l'espace investi... Même invisible, sa présence
est souvent "suggérée" par de simples objets,
accessoires symboliques de son univers...
Une
devanture à Strasbourg, rue des Frères
septembre 2003
quartier
Finkwiller
rue des FrèresPlace
de Zurich StrasbourgStrasbourgStrasbourg
Mère et déesse
de la fécondité
La
ville abrite et protège sa population comme une mère...Aussi,
dans les mythologies antiques, les déesses de la ville sont-elles
représentées avec une couronne de murs sur la tête
- en premier lieu Cybèle à laquelle font appel les Romains,
au plus fort des guerres contre Carthage, quand il s'agit de sauver la
Cité... Déesse de la fécondité, descendante
des anciennes déesses-mères, Cybèle porte le titre
de"Mèredes Dieux"... Originaire de Phrygie, sur les hauts-plateaux
del'Anatolie, patronne du mont Ida, elle est adorée sous la forme
d'une pierre noire. Dans l'iconographie romaine, elle porte effectivement
une couronne de tours, symbole des villes qu'elle protège. Le poète
français Joachim duBellay (16è siècle ) s'inspire
de la tradition latine en rapprochant Rome de Cybèle dans ses Antiquités
de Rome (sonnet VI):
"Couronnée
de tours, et joyeuse d'avoir
Enfanté tant de Dieux... "
Sur
le terrain, loin des pages de papier, les sculpteurs et architectes de
la réalité minérale d'hier comme d'aujourd'hui ne
sont pas en reste : des murs et façades de nos centres urbains
historiques surgissent souvent des visages sculptés, majoritairement
de femmes, dont certaines arborent cette couronne de murs ou de tours
qui les assimile aux déesses tutélaires...
Strasbourg-Gare,
rue du Thiergarten
Assimiler
la ville à une déesse, à une femme, faire d'elle
un lieu de fécondité où se conjuguent la terre et
les cieux, c'est retrouver les archétypes fondamentaux de la ville
mère et médiatrice...( Note 1
)... Ce thème est repris dans le Nouveau Testament : l'épître
de saint Paul aux Galates ( 4, 26 ) nous apprend que la ville d'en haut,
la Jérusalem céleste, engendre par l'esprit et la ville
d'en bas par la chair, l'une et l'autre étant femmes et mères.
Les cathédrales du Moyen-Age et autres monuments religieux de nos
plus anciennes cités reproduisent à profusion ces images,
par leurs statues et leurs vitraux... En témoignent les représentations
multipliées de la Vierge tenant sur ses genoux l'enfant Jésus
- ou le corps du Christ détaché de la Croix
En
Egypte, les fellahs d'aujourd'hui, les paysans qui représentent
la couche autochtone de leur pays si souvent envahi, désignent
fièrement leur capitale du nom de Misr, Ummal-Dunya, c'est-à-dire
Le Caire, Ville Mère du Monde... ( Note 2
) Quant à l'analyse contemporaine de la notion de ville, elle reprend
le double aspect de protection et de limite qui sous-tend le symbole de
la mère . Ainsi le psychanalyste suisse C.J. Jung voit dans la
ville un symbole de la puissance maternelle enveloppante et protectrice,
"une femme qui renferme en elle ses habitants comme autant d'enfants."
( Note 3 )
En
prenant forme humaine, la ville hérite aussi de toute l'ambivalence
propre à la nature de l'homme ( et de la femme ) ... Dès
l'Antiquité, la vie citadine est marquée par le Bien comme
par le Mal... Ainsi Babylone la Grande, nom symbolique de Rome, la ville
aux sept collines, était la représentation inversée
de la ville, l'anti-ville, c'est-à-dire la mère corrompue
et corruptrice, qui, au lieu d'apporter vie et bénédiction,
attire la mort et les malédictions. Ce côté sombre
de la symbolique urbaine est particulièrement développé
dans l'Apocalypse ( 17, 1, s. ) : "... et je vis une femme
(...) vêtue de pourpre et d'écarlate...(...) Sur son front,
un nom était inscrit - un mystère ! - : Babylone la grande,
la mère des prostituées et des abominations de la terre"...
Strasbourg, quartier Grand'Rue
Dans
L'Orgie parisienne ou Paris se repeuple, poème d'Arthur
Rimbaud, daté de mai 1871 et publié en 1883, on retrouve
les grandes figures mythiques liées à la ville, la mère
ou la prostituée, qui transfigurent la capitale française,
mélange de sainteté et d'abjection frénétique...
Le poète visionnaire juxtapose "la Cité sainte,
assise à l'occident" et "la rouge courtisane aux
seins gros de batailles"...
N'oublions
pas Charles Baudelaire qui, avec son poème Les Petites Vieilles
( Les Fleurs du Mal, 1857 ), se perd volontiers " dans
les plis sinueux des vieilles capitales,
Où tout, même l'horreur, tourne aux enchantements (...).
"
A suivre...
Notes
1)
Archétypes : images et symboles des mythes etlégendes dont
l'ensemble forme l' "inconscient collectif".
2)Misr est un mot sémitique ancien, en usage depuis les
temps les plus reculés, qui signifie simplement "grande ville"...
3)C.J. JUNG,Les métamorphoses de l'âme et ses symboles, Payot
, mais aussi L'Homme à la découverte de son âme, Payot