Ruavista:
Comment en êtes-vous arrivé à vous intéresser
au Paris disparu ?
Leonard Pitt:
J'ai découvert Haussmann et les travaux qu'il a menés à
Paris grâce au livre "
Marville " de Marie de Thézy. Ce livre montre des centaines
de photos de rues de Paris avant leur démolition par Haussmann
prises par Charles Marville dans les années 1860-1870. J'étais
confondu par mon ignorance. Comment avais-je pu vivre à Paris si
longtemps sans connaître son histoire ? Ma curiosité me brûlait
et je voulais tout apprendre et tout comprendre. J'ai donc commencé
à lire tout ce que je pouvais trouver sur le sujet. Puis, je me
suis efforcé, à chaque fois que je revenais à Paris,
de retrouver l'endroit précis où Marville avait pris ses
photos pour me rendre compte de l'ampleur des transformations de la ville.
C'était passionnant.
Pourquoi avoir voulu faire découvrir au public le Paris disparu
?
Je me suis
rendu compte que les Parisiens connaissaient bien peu l'histoire de leurs
rues. J'ai donc cherché un moyen de leur faire prendre conscience
de l'évolution spectaculaire de leur ville, telle que j'avais pu
la deviner, sur place.
Mon livre repose sur le principe de l'avant-après. Il existe de
nombreux livres de ce type, mais ce sont tous des livres à grand
format montrant des photos de divers endroits de Paris qui n'ont aucun
lien entre eux. Le lecteur feuillettera un tel livre chez lui et ne pourra
donc pas se rendre compte de la dimension dramatique de la transformation
de Paris.
Mon livre est le premier qui permette au lecteur d'être le témoin
de cette transformation, en se transportant sur les lieux mêmes
où elles se sont faites. C'est ce que je recherche à travers
ce livre.
Votre
livre comporte de nombreuses photos, la plupart provenant de votre collection
personnelle. Comment l'avez-vous constituée ?
Je ne me
considère pas comme un collectionneur ou un archiviste. Simplement,
j'aime les images de Paris et j'en achète quand je peux me le permettre.
Je rassemble ainsi depuis des années des cartes postales, des plans,
des gravures de Paris.
Toutefois, la plupart des photos les plus remarquables de mon livre, celles
de Marville Godefroy ou des frères Séeberger, par exemple,
sont de simples reproductions que j'ai achetées à divers
fonds à Paris. Le label " Coll L. Pitt " apposé
à ces photos dans le livre ne doit donc pas tromper : je ne possède
aucun tirage original de ces grands photographes. Les reproductions que
j'ai achetées sont à la portée de tous. Il suffit
de les commander auprès des divers fonds regroupant ces photos.
Quelle
rapport entretenez-vous avez vos photos ?
Les photos
qui m'émeuvent le plus sont celles où l'on peut voir des
gens.
Ainsi, la carte postale reproduite en page 89 de mon livre est une des
mes préférées. On peut y voir une charmante jeune
fille en train de lire pensivement et le regard du petit garçon
droit vers le photographe est intéressant. Au loin, on voit le
chantier du métro.
Le stéréotype reproduit au haut de la page 87 est aussi
très intéressant. La reproduction du livre est trop petite,
mais on peut voir sur l'original que la femme traversant le pont avec
un panier au bras est en train de se recoiffer. Tous les bâtiments
se trouvant de l'autre côté du fleuve ont été
détruits.
Quel est
le sens et la méthode de votre travail de reconstitution du décor
urbain de Paris ?
Dans mon
livre, je me suis en effet efforcé de reconstruire le Paris d'avant
Haussmann ou, dans le cas du Marais, objet de la quatrième promenade,
d'avant les démolitions des années 30-50.
Dans ce but, j'ai étudié des plans et des vieilles photos
pour me rendre compte de ce qu'étaient les rues de Paris dans l'ancien
temps. J'ai cherché à ressusciter l'esprit de ces rues.
Pour ce faire, j'ai choisi de présenter mon travail sous la forme
d'un guide de promenades plutôt qu'un livre grand format. Ainsi,
le promeneur, en confrontant ce qu'il voit avec une vieille photo, pourra
recréer dans son imagination la rue de jadis. En un sens, mon livre
est un guide de l'invisible.
La
rue Chanoinesse aujourd'hui et vers 1900. L'immeuble coloré en
bleu est le même sur les deux photos. Au cours de l'élargissement
de la rue en 1908, tous les bâtiments du côté gauche
de la rue, ainsi que ceux au premier plan du côté droit,
ont été détruits.
Je me suis
limité aux rues chargées d'histoire du centre de Paris en
laissant donc de côté les rues sans qualité des autres
quartiers. Elles sont sans doute tout aussi intéressantes, mais
j'ai dû m'imposer cette limite car je n'habitais déjà
plus à Paris quand j'ai rédigé le livre. J'ai donc
fait mes recherches en Californie, où j'habite, à partir
de ma vaste collection de livres sur l'histoire de Paris, mais la force
motrice du livre sont les images et, par manque de temps, je n'aurais
pas pu consulter dans les archives toutes les photos et plans nécessaires.
En conclusion,
vous dites votre crainte d'"un monde amnésique où l'histoire
n'a pas de place". Mais ne peut-on pas craindre d'un autre côté
la transformation de Paris en musée? Faut-il conserver un bâtiment
simplement parce qu'il est ancien? Comment concilier la vitalité
urbaine et la conservation du patrimoine?
Se plaint-on
que Prague, Florence ou les vieux quartiers de Jérusalem soit devenu
un musée ?
Je n'ai rien contre l'architecture moderne, pourvu qu'elle soit bonne
et, surtout, qu'elle soit sensible à son environnement. Toute rénovation
urbaine dans un milieu aussi chargé en histoire que le tissu parisien
doit être faite avec la précision d'un chirurgien maniant
le scalpel.
Trop souvent, il me semble que les opérations de rénovation
urbaine à Paris ont été faites au bulldozer. Les
Halles ou le quartier de Maine Montparnasse, avec la tour qui a détruit
le paysage, sont de bons exemples d'expériences à ne pas
renouveler.
Je peux vous citer de nombreux exemples d'appauvrissement du paysage urbain
à moindre échelle : rue de Grenelle, rue Mazarine, rue Mazet,
rue Avé Maria
L'argument de la muséification de Paris a été inventé
par les architectes et les promoteurs immobiliers et n'a pas d'écho
auprès de ceux qui aiment vraiment la ville et son histoire. N'oublions
pas Pompidou et son idolâtrie du moderne qui voulait soumettre Paris
à l'automobile. De nombreux projets, qui n'ont heureusement pas
aboutis, auraient pu défigurer Paris : la construction d'un parking
sous la place des Vosges avec une entrée au beau milieu de ce joyau
du XVIIème siècle ou encore la prolongation de la rue de
Rennes jusqu'à la Seine (voir page 106 du livre).
Si Paris ne bougeait plus d'un centimètre, son patrimoine serait
entièrement préservé et je ne pense pas que les foules
de touristes cesseraient d'y affluer ni que les Parisiens se plaindraient
d'être déphasés par rapport au reste du monde.
Biographie
Leonard
Pitt est né à Detroit, aux Etats-Unis, en 1941. En 1963,
il abandonne la publicité pour aller étudier le mime à
Paris auprès d'Etienne Decroux. Il revient s'installer aux Etats-Unis,
à Berkeley, en 1970. Il y dirigera pendant 18 ans une école
de physical theater, attirant des étudiants du monde entier.
Leonard, dont les one-man show ont été acclamés par
la critique, a joué et enseigné dans de nombreux théâtres
et festivals aux Etats-Unis et en Europe. En 1973, il étudie le
théâtre de masques à Bali et joue avec des Balinais
dans leurs villages et temples. En 1986, il est le cofondateur de Life
On The Water, un théâtre contemporain à San Francisco.
En 1991, il crée Eco-Rap , un programme d'éducation
environnementale, mélant écologie et rap, destiné
à éveiller la jeunesse des quartiers pauvres aux problèmes
sociaux. Il a été movement consultant du film Jurassic
Park de Steven Spielberg.
Leonard vit toujours à Berkeley et travaille actuellement à
deux projets d'écriture: les mémoires de ses années
parisiennes et une biographie de Valentine Greatrakes, guérisseur
anglo-irlandais du XVIIème siècle. Il prépare actuellement
un nouveau one-man show: Nothing X Two.