Dans la rue, on trouve de tout: des jouets, des bagages, des serviettes,
des produits de beauté, des bonbons, des
boissons, des glaces, des outils, des meubles, des livres, des disques,
des cigarettes, des plantes médicinales, des parapluies, des antennes,
des tickets restaurants. Les services offerts dans la rue sont aussi innombrables
: on vous proposera de réparer votre parapluie ou vos poêles,
de rempailler vos chaises, de lire votre avenir dans une boule de cristal,
de jouer à une loterie clandestine, de mesurer votre pression artérielle
ou d'assister à un culte religieux sur le trottoir.
Les
boutiques occupent le moindre espace des maisons et des immeubles, les
porches, les escaliers, les couloirs. Elles occupent non seulement les
rez-de-chaussée, mais aussi les étages. Il n'est pas rare
de devoir aller jusqu'au huitième étage pour trouver une
librairie ou un marchand d'ordinateurs et les commerçants sous-louent
parfois un coin de leur boutique à une autre personne :vous pourrez
ainsi faire des photocopies dans une pharmacie.
Mais le commerce ne s'arrête pas à la rue ou aux boutiques.
Les particuliers font souvent de leur domicile un atelier de couture,
un cabinet de voyance, une fabrique de gâteaux ou un centre de télémessagerie.
Le piéton est donc continuellement sollicité et le spectacle
est permanent et total. Les yeux ne savent plus où se poser, les
slogans publicitaires sont partout, sur une banderole tendue entre deux
arbres, sur les épaules d'un homme sandwich, peints sur un mur,
gravés dans l'asphalte du trottoir. Le boniment du vendeur de poêles,
qui ne lâchera son micro que pour renseigner une cliente, se mêle
aux dialogues d'une novela diffusée sur les télés
gigantesques du commerce voisin que couvrent les mélodies sortant
des enceintes plus puissantes du marchand de disques.
Et pour mieux profiter du spectacle ou s'en reposer, le piéton
aura sans doute envie de s'asseoir à une table dressée sur
le trottoir et demander des brochettes de buf grillé accompagnées
de haricots noirs et de riz ou plus simplement de se désaltérer
en buvant le lait d'une noix de coco verte ouverte de trois vigoureux
coups de machette. S'il s'ennuie, il pourra toujours lire les dizaines
de prospectus qui lui auront été distribués en cent
mètres de parcours.
Ce qui frappe,
c'est que la plupart de ces prospectus proposent des solutions aux problèmes
de la vie de tous les jours : difficultés financières, ennuis
de santé, problèmes familiaux... Ce n'est pas étonnant
: la vie du citoyen lambda au Brésil est dure. Il gagne mal sa
vie, travaille beaucoup et l'Etat ne lui offre ni soins ni éducation
gratuits et de qualité. Alors, il se débrouille, en cherchant
à faire toutes les économies possibles, en ayant souvent
deux voire trois activités professionnelles en même temps
et en achetant à crédit (au Brésil tout, même
la nourriture, s'achète à crédit).
J'ai ramassé
quelques prospectus dans les rues de São Paulo et de Rio de Janeiro.
Ils sont un témoignage vivant de la vie quotidienne des Brésiliens.
Vous
avez des questions? J'ai les réponses!
Au
Brésil, comme partout, la détresse psychologique ou matérielle
est l'objet d'un commerce lucratif. Les voyantes et diseuses de bonne
aventure de toute sorte se disputent le porte-monnaie de la femme trompée,
du commerçant qui n'arrive plus à payer ses traites ou du
chômeur. Les prospectus sont leur principal outil de marketing,
mais elles utilisent aussi des affiches.
Les prospectus
sont tous construits suivant le même principe :
Un
titre qui se détache par ses lettres majuscules ou ses caractères
gras. Généralement, c'est une phrase d'accroche pour interpeller
le passant sur ses problèmes.
Ce
titre est suivi d'un slogan du type : " Rien n'arrive par hasard,
tout a une raison ". Ou encore : " Ne détruisez pas l'espérance
d'être heureux un jour, car celui qui cherche trouve toujours !
"
Vient
ensuite un texte contenu dans cinq à dix lignes. Il se divise en
deux parties.
D'abord
la partie " problèmes ". Le lecteur est interpellé
: tu es déprimé, stressé, désorienté,
démotivé. Puis sont énumérés tous les
problèmes imaginables : foyer désuni, amour impossible ou
à sens unique, fils ou fille à problèmes, malchance,
impuissance sexuelle, mauvais il, échecs professionnels ou
plus généralement " n'importe quel problème
qui te préoccupe ".
Ensuite,
la partie " solutions ". Le lecteur est rapidement rassuré
car pour Dona Lucia, Sur Maria Angelina ou Professora Monique, "
il n'y a pas de problèmes sans solution ". Les solutions passent
par la lecture de cartes ou de " runes ". Elles peuvent aussi
avoir recours aux " véritables guides de Lumière de
la Table Blanche ", à l' " angeologie " ou encore
proposer au client un " bain d'énergisation ".
La dernière
partie fournit des indications précises au piéton pour parvenir
jusqu'au domicile de la voyante ainsi que ses horaires d'ouverture et
le prix de la consultation (entre 2,5 et 5 euros).
Le
prospectus peut être décoré de divers symboles religieux
et mystiques : symbole du ying et du yang, étoile de David, croissant
musulman et, à tout hasard, triangle. Il s'agit sans doute de donner
à la voyante une légitimité autre que celle des boules
de cristal.
Comment
résoudre ses problèmes financiers dans la rue
Si malgré
ses pouvoirs, la voyante n'a pas réussi à résoudre
les problèmes financiers de son client, il sera sans doute obligé
d'avoir recours à un prêteur, de vendre ses biens ou, en
désespoir de cause, de tenter sa chance à la loterie.
Au Brésil,
les organismes de crédit, plus ou moins sérieux, sont très
nombreux et leurs annonces, promettant de l'argent sur un simple coup
de téléphone, envahissent les murs et les journaux et ils
font distribuer des prospectus partout. Ils se sont développés
depuis la fin de l'hyperinflation au Brésil, en 1995.
La
" Compagnie du crédit " vante la commodité de
ses services et le prospectus indique : " Nous allons jusqu'à
vous " et " Approbation par téléphone ".
Après avoir sollicité son prêt par téléphone,
l'emprunteur indique une adresse à laquelle un employé à
moto se rendra pour lui remettre l'argent et prendre les chèques.
(Une telle disponibilité n'est pas étonnante au Brésil
: en raison des salaires très faibles, les commerces et services
peuvent faire travailler beaucoup d'employés. Ainsi, le secteur
de la livraison et des services à domicile est-il extrêmement
développé. Les restaurants sont toujours pleins de serveurs
zélés et les supermarchés, qui restent souvent ouverts
24 heures sur 24, comptent parfois trois employés par caisse :
une caissière, une personne chargée de mettre les achats
dans les sacs et une autre chargée de les porter jusqu'à
la voiture ou au domicile du client s'il habite près.)
Même
avec si peu de garanties, le prêteur sera toujours largement bénéficiaire
grâce aux taux exorbitants qu'il pratique et aux méthodes
parfois musclées qu'il emploie pour recouvrir ses créances.
Il
peut arriver que, malgré tous ses efforts, l'emprunteur ne réussisse
pas à rembourser l'intégralité de ses traites. Il
sera alors saisi, son nom sera inscrit sur les fichiers d'organismes publics
et privés chargés de contrôler le crédit et
il ne pourra plus utiliser de chéquiers. Son nom sera " sali
".
Nous
nettoyons votre nom ! Ce despachante (le despachante au
Brésil est un intermédiaire qui se propose de résoudre
des problèmes administratifs de toute sorte, grâce à
ses contacts et sa connaissance approfondie des rouages de la bureaucratie)
va prendre la dette de l'infortuné emprunteur à son nom
et lui faire rembourser à échéances. Parallèlement,
il fera les démarches nécessaires pour retirer son nom des
fichiers de la banque centrale ou du SCPC, service de protection du crédit.
Pour faire
face à ses difficultés, l'emprunteur pourra aussi vendre
son or ou sa montre (la montre est un accessoire essentiel de la mode
masculine au Brésil).
Cet
acheteur de montres et d'or achète aussi les bons de transport
et les tickets restaurants que donnent les employeurs à leurs salariés.
Ces bons et tickets sont au Brésil une véritable monnaie
parallèle. L'employé se débrouille pour rentrer chez
lui en vélo ou à pied ou pour emmener au travail son déjeuner
fait maison, économisant ainsi ses bons de transports et ses tickets
restaurants qu'il vendra afin de compléter son salaire. Ces bons
et ces tickets sont en outre acceptés comme moyen de paiement par
tous les vendeurs de rue et par certaines boutiques.
En
retournant la petite carte de cet acheteur de bons et tickets, on découvre
une véritable ménagerie qui indique que, sous couvert de
cette activité, il est en fait bicheiro, c'est-à-dire qu'il
reçoit les mises des parieurs au jogo do bicho, le jeu de l'animal,
une loterie clandestine très populaire.
A chaque
animal, correspond une série de numéros sur lesquels les
parieurs peuvent miser, mais ils ne misent pas au hasard. Les rêves
notamment jouent un très grand rôle dans le jogo do bicho.
Il s'agit de les interpréter pour découvrir quel animal
se cache derrière et miser sur celui-ci. Cette interprétation
obéit à des règles et fait l'objet de discussions
sans fin entre les parieurs.
Le
jogo do bicho est interdit au Brésil, mais il est toléré
partout. D'un Etat à l'autre, il est plus ou moins apparent. Ainsi,
à São Paulo, où j'ai ramassé cette publicité,
les bicheiros officient sous couvert d'autres activités et n'exercent
pas toujours directement dans la rue. A Rio, où le jogo do bicho
est né et où les chefs de ce jeu sont les plus riches et
les plus puissants (leur argent finance notamment le carnaval), on voit
à tous les coins de rue des personnes assises à une petite
table affairées à noter les paris sur de petits carnets.
A Belém, le jogo do bicho a pignon sur rue : on peut parier dans
de véritables boutiques, dont un coin est souvent aménagé
en bar, signalées par deux grandes lettres, JB, peintes en rouge
sur fond jaune.
Si le jogo
do bicho est ainsi toléré, c'est parce que l'Etat y trouve
son compte : le jeu emploie des milliers de personnes et la police se
sert souvent des bicheiros comme indicateurs.
Hugues,
de Cologne, a écrit à Ruavista pour apporter la précision
suivante: le jogo do bicho est né à Rio au XIXe
siècle. Le directeur d'un zoo, pour attirer la clientèle
fit imprimer sur les billets d'entrée un animal. Un animal était
tiré au sort chaque jour et les porteurs d'un billet aux couleurs
de l'animal recevait un lot. Peu à peu, cette loterie promotionelle
est devenu tellement populaire que les gens achetaient un billet juste
pour concourir au lot.