Pour
les surréalistes, la rue est un champ d' expérimentations.
Ils y flânent à la recherche de rencontres et de découvertes.
André Breton y prend "comme nulle part le vent de l'éventuel".
A Paris, où les surréalistes vivent, ce ne sont pas les
monuments historiques, les larges perspectives ou l'harmonie architecturale
qui les intéressent, mais plutôt la quête du "sentiment
merveilleux du quotidien" dont parle Louis Aragon.Dans cette
quête, ils donneront une valeur particulière aux affiches,
aux publicités peintes sur les murs, aux vitrines, aux devantures
et aux enseignes. Le passant n'y voit généralement que de
vulgaires supports commerciaux ou ne les voit parfois même pas,
absorbé par ses pensées ou aliéné par l'habitude.
Pour les surréalistes, qui veulent se débarasser de "tout
contrôle exercé par la raison", ils sont sources
de beauté, de rêves, d'inquiétude ou le décor
de nos souvenirs.
Beauté
Armand,
personnage des Beaux quartiers, de Louis Aragon, est un provincial
monté à Paris. Il est frappé par la beauté
des enseignes dès son arrivée dans la ville : "Les
lettres d'or aux balcons des commerces de gros, baroques et lyriques,
achevaient de déconcerter ses yeux neufs qu'arrêtèrent
les panonceaux d'un huissier, la réclame d'un chirurgien-dentiste
".
Louis
Aragon n'est pas le premier a célébrer la beauté
des inscriptions commerciales. Guillaume Apollinaire en célèbre
la poésie : "O poète, rivalise avec les affiches
des parfumeurs", et Arthur Rimbaud, dans Une saison en enfer,
déclare aimer "les peintures idiotes, dessus de porte,
toiles de saltimbanques, enseignes, enluminures populaires".
Inquiétude
Mais
les surréalistes ne s'arrêtent pas à la beauté
formelle du graphisme de rue. Il constitue un support à leurs rêves
et à leur imagination et peut prendre un tour menaçant:"Aux
devantures, les inscriptions ne demandent qu'à changer de sens Les
majuscules sur les glaces des magasins se muent en troublants hiéroglyphes.
Les noms propres des fabricants prennent des significations menaçantes".
Louis Aragon. Anicet.
Les
immeubles aussi peuvent inquiéter: "La vertigineuse façade
aux milles yeux de la maison à trente étages". Louis
Aragon. Du décor.
A
la fin des Champs magnétiques, André Breton place
l'image de l'enseigne d'un commerce de bois et charbons suivie d'une dédicace
à Jacques Vaché, un de ses amis, qui s'est suicidé.
Il sera par la suite poursuivit par l'image de cette
enseigne
qui lui fera peur car elle l'invite à sauter la fenêtre.
Rêves
La
rue n'est pas toujours aussi inquiétante dans l'imaginaire des
surréalistes. Elle a aussi une dimension onirique et parfois même
ludique.
Ainsi,
Robert Desnos se plaît à voir dans Paris des ruines de la
civilisation de l'âge industriel. Pour lui, c'est une ville fantôme
qui a autrefois été très prospère : "Ces
ruines sont situées sur les bords d'un fleuve sinueux. La ville
dut avoir quelque importance à une époque ancienne. Il subsiste
encore des bâtiments monumentaux, un réseau de souterrains,
des tours d'une architecture bizarre et variée. Sur ces places
désertes et ensoleillées nous avons été envahis
par la peur. Malgré notre anxiété, personne ne s'est
présenté à nous. Ces ruines sont inhabitées.
Au sud-ouest s'elève une construction métalliqueajourée,
très haute et dont nous n'avons pas pu déterminer l'usage.
Elle paraît prête à s'écrouler car elle penche
fort et surplombe le fleuve". Robert Desnos. Deuil pour deuil.
Parfois,
les affiches, les réclames, les enseignes s'animent et deviennent
des personnages à part entière du roman. Ainsi,dans La
liberté ou l'Amour! les garçons de café de l'apéritif
Raphaël apparaissent à Corsaire Sanglot, le personnage principal,
au terme de ses expériences amoureuses.
Les
surréalistes se laissent porter par tous les éléments
du paysage urbain, réclames peintes, affiches, enseignes, mais
aussi par les jeux de lumière des néons publicitaires ou
des lampadaires ou encore par les illusions provoquées par les
vitres des cafés ou des devantures de commerce :
"Toute
la mer dans le passage de l'Opéra. Les cannes se balançaient
doucement comme des varechs. Je ne revenais pas encore de cet enchantement
quand je m'aperçus qu'une forme nageuse se glissait entre les divers
étages de la devanture. Sa petitesse semblait plutôt ressortir
de l'éloignement, et cependant l'apparition se mouvait tout juste
derrière la vitre. Ses cheveux s'étaient défaits
et ses doigts s'accrochaient par moment aux cannes. J'aurais cru avoir
affaire à une sirène au sens le plus conventionnel de ce
mot, car il me semblait bien que ce charmant spectre nu jusqu'à
la ceinture qu'elle portait fort basse se terminait par une robe d'acier
ou d'écaille". Louis Aragon
On
peut facilement imaginer qu'une prostituée à moitié
nue passe derrière Aragon qui regarde l'étalage du magasin
et que l'image réfléchie sur la vitrine transforme cette
femme en sirène nageant dans la vitrine transformée en aquarium.
Souvenirs
Le
graphisme de rue, s'il peut favoriser nos rêveries ou nous émerveiller
par sa beauté, fait avant tout partie du décor de notre
vie quotidienne et, à ce titre, il fera partie intégrante
de nos souvenirs.
"Ces
grandes images pour enfants sages formeront pour toujours des souvenirs
de jeunesse, ces souvenirs qui durent autant que nous. Qui ne se souvient
pas d'une affiche qui l'avait particulièrement frappé quand
il était âgé de dix ans, de cette image qui a composé
un peu du décor que certains nomment l'âge heureux ?"
Philippe Soupault. Affiches